CÔTE D’IVOIRE/VIOLENCES PRE ET POSTELECTORALES : « J’ai mal à la France », Bernard Houdin

Bernard Houdin, citoyen franco-ivoirien, ami et conseiller de Laurent Gbagbo, s’en prend à la France d’Emmanuel Macron qui face aux tueries de Daoukro à MBatto n’ose pas lever le petit  doigt alors qu’elle dit être la patrie de la liberté. Dans cette analyse publiée par Mediapart.fr, Bernard Houdin index le « pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la Liberté du monde ». Avec les violences « qui ont ensanglanté la Côte d’Ivoire avec comme point d’orgue les massacres de M’Batto, cette phrase du général de Gaulle résonne douloureusement en moi. Ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire aujourd’hui porte atteinte à ce pacte d’honneur »

 

 

«  Il y a un pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la Liberté du monde ». Au soir de cette terrible journée qui a ensanglanté la Côte d’Ivoire avec comme point d’orgue les massacres de M’Batto, cette phrase du général de Gaulle résonne douloureusement en moi. Ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire aujourd’hui porte atteinte à ce pacte d’honneur.

Je suis né français, j’ai grandi dans la colonie de Côte d’Ivoire, puis dans la Côte d’Ivoire indépendante, j’ai accompli mon service national, au titre de la Coopération, au ministère des Finances de Côte d’Ivoire dirigé alors par Henri Konan Bédié, j’ai dirigé une grande entreprise de service public à Abidjan et Yamoussoukro pour finir en 2007 comme Conseiller Spécial du président Laurent Gbagbo après avoir obtenu la nationalité ivoirienne.

 

Cette longue histoire, commencée en 1950, à l’arrivée de mes parents à Abidjan, a « façonné » toute ma vie personnelle et professionnelle et, sans jamais renier mes origines ni prendre parti inconsidérément pour ma « deuxième » patrie, j’ai toujours suivi une ligne de conduite guidée par le respect de la vérité et des convictions d’autrui.

J’ai vécu de façon exceptionnelle, au sens propre du terme, ces vingt dernières années de l’histoire de la Côte d’Ivoire où, hélas, la France, en défendant ses intérêts, a pris trop souvent des largesses avec la réalité ivoirienne au mépris de ses habitants. Conclusion implacable d’une volonté d’imposer sa vision des choses, l’action de la France a culminé le 11 avril 2011 avec la perpétuation de ce qui demeurera un « coup d’Etat » militaire orchestré par un pouvoir français aveuglé par une volonté de puissance faisant fi de toutes les règles qui gouvernent, normalement, les relations internationales.

Depuis cet évènement tragique, j’ai suivi sans calcul le destin du président Gbagbo, certain de son bon droit, et cela a été enfin reconnu le 15 janvier 2019 lorsque les juges de la Cour Pénale Internationale (CPI) ont totalement acquitté le président. J’ai, dès lors, espéré qu’un grand mouvement de réconciliation nationale allait naitre en Côte d’ivoire où la fracture de 2011 n’avait pas été réduite par les autorités installées brutalement le 11 avril.

 

Connaissant les uns et les autres, je n’étais pas dupe des obstacles, nombreux, qui allaient se dresser sur ce chemin d’espoir mais je voulais ardemment y croire.

L’élection présidentielle de fin 2020 devait être l’occasion de rendre au mot « démocratie » toutes ses lettres de noblesse qui avaient été sérieusement endommagées ces dix dernières années. A cet égard, la décision d’Alassane Dramane Ouattara de ne pas briguer, conformément aux dispositions de la Constitution, un nouveau mandat, m’avait fait entrevoir une lueur au bout de ce chemin.

Puis il y a eu la dramatique disparition du premier ministre Amadou Gon. Aussi cruelle ou injuste pour les siens que soit cette tragédie humaine, elle ne pouvait, en aucun cas, constituer un fait juridiquement valable pour devenir le prétexte d’une violation flagrante de la Loi fondamentale de la Côte d’Ivoire. Et pourtant, avec la complicité docile de quelques personnages sans vertu ni conscience, c’est ce qu’il est advenu : la Constitution a été souillée toute honte bue et le pays a ainsi débuté une nouvelle descente aux Enfers qui a abouti à la catastrophe du 31 octobre dernier où un « scrutin » a été organisé dans la plus parfaite illégalité et a accouché d’un « président » illégitime.

 

Les effets de toge du président du Conseil Constitutionnel, devenu félon, n’y changeront rien. Depuis samedi dernier il y a vacance du pouvoir en Côte d’Ivoire et, au lieu de s’attacher à préserver l’intérêt général, en s’asseyant et discutant avec les uns et les autres, Alassane Dramane Ouattara s’est engagé dans la pire des directions, celle de s’attaquer frontalement et violemment à la volonté populaire. Car c’est bien de volonté populaire qu’il s’agit puisque neuf Ivoiriens sur dix ont dit « non » à la nouvelle forfaiture d’ADO le 31 octobre, les « chiffres » sortis de l’imaginaire fantasmé de ses thuriféraires n’y pouvant rien car « on ne cache pas le soleil avec la main ».

ADO a donc lancé, depuis plusieurs jours, ses milices sauvages sur les populations et l’indicible s’est produit aujourd’hui au Centre du pays, dans la ville de M’Batto, où les spadassins du désormais «ex-président » ont semé la terreur et la désolation, laissant derrière eux un bilan humain effroyable.

Et, alors que ces scènes d’horreur envahissaient les réseaux sociaux, le ministre français des Affaires Etrangères, répondait à une question parlementaire sur la situation ivoirienne. Tout en reconnaissant un problème dans lequel le « 3 ème mandat » était sans doute un facteur non négligeable, il incitait les parties à respecter le « cadre constitutionnel » !

Mais c’est justement parce que le président sortant, normalement garant de la Constitution, n’a pas respecté ce cadre que la situation s’est dégradée jusqu’à ce point de non-retour que le pays semble avoir atteint en ce 10 novembre.

Je connais parfaitement l’histoire de la France avec ses anciennes colonies et j’ai vécu pleinement ces rapports depuis plus de vingt ans. Je sais que la grande majorité des Français qui travaillent et vivent dans ces pays respectent leurs lois, en bon entendement avec les nationaux qui les accueillent.

Ainsi, dans mon livre « Les Ouattara, une imposture ivoirienne » édité en 2015, j’avais révélé que Vincent Bolloré avait personnellement fait savoir à Nicolas Sarkozy, en décembre 2010, que, pour lui, « Gbagbo avait gagné l’élection présidentielle ». Nécessité faisant loi, il avait, ensuite, fait en sorte de préserver ses intérêts économiques.

 

Mais aujourd’hui nous devons être très loin des calculs personnels. Il y va de la survie d’une nation. La France a toutes les capacités de mettre fin à la dérive infernale de Ouattara et de ses sbires. Ne rien faire, ou se dissimuler maladroitement derrière un « ordre constitutionnel » qui a déjà été saccagé, pourrait relever de la « non-assistance à pays en danger » ou, pire si rien n’est fait, de « complicité de crimes contre l’humanité ».

Il y a quelques semaines la France a été profondément choquée par la décapitation d’un enseignant. Ce 10 novembre, en Côte d’Ivoire, on a décapité sans merci pendant que notre ministre s’inquiétait du respect de « l’ordre constitutionnel » !

Ce soir j’ai mal à la France. Et je voudrais faire partager au ministre une autre citation du général de Gaulle :

« La parole est au peuple. La parole du peuple, c’est la parole du souverain ».

 

Paris le 10 novembre 2020

 

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