BOUAKE 2004 : Qui a bombardé le camp militaire français ? « Gbagbo n’était pas informé », lundi, un procès à Paris

En Côte d’Ivoire, qui a ordonné l’attaque du camp militaire français de Bouaké, qui a fait 10 morts en novembre 2004 ? Ce lundi 29 mars doit s’ouvrir à Paris le procès, en leur absence, des trois pilotes accusés de ce bombardement. Cinq ans après les faits, Jean-Marc Simon est arrivé à Abidjan comme ambassadeur de France. Il soutient que « Gbagbo n’était pas informé et que c’est Gilda Le Lidec qui l’a informé de ce qui s’était passé à Bouaké ». Il en parle avec Christophe Boisbouvier de Rfi.fr

 

RFI : Qui est responsable à vos yeux de ce bombardement qui a causé la mort de dix personnes en novembre 2004 ?

Jean-Marc Simon Il faut se replacer dans le contexte de l’époque de cette opération. Le nord de la Côte d’Ivoire est aux mains d’un groupe de rebelles, qui s’appelle les Forces nouvelles. Les Forces nouvelles étaient, semble-t-il, plus fortes que les forces du colonel [Philippe] Mangou, qui à l’époque, dirigeait l’opération, mais ce qui s’apprêtait à faire la différence, c’était l’aviation. Les Forces nouvelles ne disposaient pas de moyens aériens, ce qui n’était évidemment pas le cas des forces régulières ivoiriennes. Donc, à un moment donné, il y a eu plusieurs bombardements des positions rebelles. Et à un moment donné, il semble que [les loyalistes] n’aient plus eu connaissance de l’endroit où avaient disparu les unités rebelles. Et donc, il y a eu un renseignement, qui était un mauvais renseignement, qui est parvenu, semble-t-il, à cette aviation loyaliste, selon lequel ces rebelles s’étaient réfugiés dans le camp français. Et cela explique que les deux avions Sukhoï aient lancé leur panier de roquettes. Mais la question centrale, c’est de savoir qui a donné l’ordre de lancer des paniers de roquettes, parce qu’il est évident que ces pilotes biélorusses accompagnés de co-pilotes ivoiriens n’ont pas pris cette décision tout seuls. Et ces instructions sont forcément venues d’un haut lieu. Donc, ceux ou celles qui ont décidé de bombarder étaient suffisamment élevés dans la hiérarchie pour pouvoir prendre une telle décision. Alors dire que c’était le président [Laurent] Gbagbo lui-même, je n’irai pas jusque-là, parce que je sais que notre ambassadeur à l’époque, mon prédécesseur [Gildas Le Lidec], a toujours estimé que Gbagbo n’était pas informé et que c’est lui-même qu’il l’a informé de ce qui s’était passé à Bouaké.

 

RFI: Votre thèse, c’est que ce sont des radicaux autour de Laurent Gbagbo qui frappent ce camp militaire français pour atteindre les rebelles qui se trouveraient dans le camp. Il y a d’autres experts qui pensent que les radicaux pro-Gbagbo ont frappé les Français pour que ceux-ci exercent des représailles et que le peuple ivoirien se soulève contre la France…

Je ne crois pas beaucoup à cela. Je crois que c’est une explication un peu trop compliquée. Et dans ces affaires-là, l’expérience montre que ce sont toujours les hypothèses les plus simples qui se rapprochent le plus de la vérité.

 

RFI: Puis, il y a une troisième hypothèse, celle qui est défendue par un certain nombre de familles de victimes et par l’avocat Jean Balan, c’est une manipulation française qui aurait mal tourné. Il fallait pousser Laurent Gbagbo à taper un camp militaire français pour justifier ensuite un coup d’État anti-Gbagbo…

Oui. Alors là, je crois qu’on est en pleine fiction et en plein fantasme. Ne cédons pas à ces thèses complotistes. D’ailleurs, je crois qu’aucune charge n’a été retenue contre les ministres français qu’on avait, à un moment donné, imaginés responsables de cette opération.

 

RFI: Oui, mais ce qui alimente la thèse de maître Jean Balan sur une éventuelle manipulation française, c’est le fait que Paris n’a rien fait ensuite pour faire arrêter les deux pilotes biélorusses qui ont bombardé le camp militaire français. Pire encore, dans leur fuite, les pilotes ont été arrêtés à Lomé. Et quand le Togo a demandé à la France si ces pilotes l’intéressaient, la France a répondu : non, vous les laissez rentrer chez eux…

Alors effectivement, je ne sais pas ce qui a pu se passer. Mon sentiment est que l’information n’est pas remontée, comme elle aurait dû l’être, auprès des décideurs, c’est-à-dire auprès du ministre de la Défense et auprès du président de la République. Ils n’ont dû être informés que plus tard, et encore peut-être même pas informés du tout que ces types étaient aux mains des Togolais. Je pense que c’est plutôt une mauvaise gestion administrative qu’un complot quelconque. Pour moi, c’est évident.

 

RFI: Il y a quand même une hypothèse, Jean-Marc Simon, c’est que la décision de laisser filer les pilotes biélorusses ait été prise à un haut niveau à Paris, c’est ce que pense en tout cas la juge d’instruction Sabine Khéris [dans son ordonnance de renvoi de février 2016]. Si c’est le cas, pourquoi aurait-on laissé filer ces pilotes ?

Alors là, je n’ai pas de réponse. Je suis désolé. Pour moi, la France n’a à mon sens rien à cacher. Il est peut-être tout simplement possible que, après avoir détruit la flotte de Laurent Gbagbo, on n‘ait pas voulu aller plus loin.

 

RFI: C’est-à-dire qu’on n’ait pas voulu éclaircir les circonstances exactes de l’attaque du camp militaire français de Bouaké, c’est ça ?

Oui, parce qu’on avait la conviction que Laurent Gbagbo en était le responsable et que, c’est une pure hypothèse, on ne pouvait pas aller jusqu’à le remettre en cause de manière judiciaire.

RFI: Oui, on peut imaginer que Jacques Chirac ne voulait pas un procès de Laurent Gbagbo devant un tribunal français ?

Oui. Je ne sais même pas s’il était question de tribunal à ce moment-là, en tout cas, [on ne voulait pas] mettre en avant sa responsabilité.

Une interview de RFI

 

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