FRANCE AU SAHEL: « C’est un échec, l’opération Barkhane n’a pas pu endiguer la progression jihadiste»

Un collectif d’une quarantaine d’associations et d’universitaires vient de publier une tribune dans le journal Le Monde, qui appelle le président Emmanuel Macron à refonder la politique française au Sahel. Un enjeu majeur pour la France en raison de son investissement militaire et diplomatique depuis presque une décennie mais qui a déjà montré ses limites. L’anthropologue Jean-Pierre Olivier de Sardan, directeur de recherche émérite au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), l’un des signataires, est l’invité de RFI.

 

RFI : Dans cette tribune parue dans le journal Le Monde, vous partez d’un constat, celui de l’échec de la politique française au Sahel. Est-ce aussi évident ? 

Jean-Pierre Olivier de Sardan : Si c’est aussi évident ? Je crois que personne ne peut nier que c’est un échec. L’opération Barkhane n’a pas pu endiguer la progression jihadiste et la majorité de l’opinion malienne s’est retournée contre elle. Les relations avec le gouvernement malien sont effectivement totalement déplorables. Les questions de gouvernance n’ont pas du tout progressé. On ne peut pas dire que c’est un grand succès alors que certainement, cet échec a de multiples causes, mais une partie des causes de cet échec sont en France.

 

Vous avez parlé de l’échec au Mali. Qu’en est-il des autres pays au Sahel ?

C’est compliqué, parce qu’il y a vraiment deux poids deux mesures dans les politiques françaises. Il y a une condamnation extrêmement forte des coups d’État au Mali, une condamnation beaucoup plus mesurée et sans sanction lorsqu’il s’agit du Burkina et de la Guinée, et quasiment une approbation lorsque cela concerne le Tchad. Donc, cette variation de la politique française en termes deux poids deux mesures et le sentiment anti-français, surtout contre les dirigeants français, s’expriment effectivement dans la plupart des autres pays. Ceci étant, évidemment dans chaque pays, la situation est différente. On sait bien que le Niger actuellement a une politique différente disons à la fois de façon interne, mais aussi de façon externe, par exemple que le Burkina, la Guinée ou le Mali.

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En quoi la politique française a manqué de concertation ces dernières années si on se souvient que le Parlement français a été consulté sur la guerre au Sahel à plusieurs reprises et qu’Emmanuel Macron a organisé par exemple un sommet Afrique-France avec des jeunes Africains il y a une année ?

Le moindre qu’on puisse dire, c’est qu’il n’y a pas eu de véritable consultation avec les gouvernements africains sur toutes les questions qui étaient pendantes et qui étaient à débattre. Le problème en ce qui concerne le Mali a démarré à Kidal lorsque l’armée française, lorsqu’elle a libéré le nord du Mali avec l’opération Serval, a refusé que l’armée malienne entre avec elle à Kidal. Ce qui a complètement retourné l’opinion publique malienne qui au départ était favorable à l’intervention française et qui ensuite a commencé à soupçonner que cette intervention avait d’autres motifs ou qu’il y avait une complicité avec les indépendantistes. Dès ce moment-là, cette décision unilatérale de la France a complètement modifié les rapports. Ensuite, il y a eu de nombreuses interventions gouvernementales malheureuses : lorsqu’un jour Emmanuel Macron convoque les chefs d’État africains à Pau, cela a été vécu de façon extrêmement négative bien sûr par l’opinion publique. Lorsqu’un autre jour, il convoque un sommet France-Afrique, mais décide que c’est uniquement réservé à des représentants associatifs africains et que les chefs d’État cette fois-ci doivent rester chez eux. Ça, ce sont des décisions totalement unilatérales et qui manifestent un certain mépris ou condescendance vis-à-vis des pays africains. C’est une des causes de ce rejet maintenant qui est devenu massif de la France au Sahel.

 

Dans ces conditions, comment un débat parlementaire français ou avec les sociétés civiles locales africaines pourrait changer la donne ?

Je ne pense pas qu’il y ait des solutions magiques, personnellement. Je pense qu’un débat est souhaitable, donc toutes les formes de débat sont bonnes à prendre, un débat parlementaire comme un débat plus ouvert dans l’opinion publique. On ne peut pas attendre un miracle d’un débat parlementaire. Ceci étant, ce qu’il faut constater, c’est qu’il y a quand même des processus de prises de décision solitaires ou à quelques-uns qui sont extrêmement déplorables. Et ceci, ça date depuis longtemps. Le premier début de cette crise au Sahel, ça a été la guerre faite contre le Libye. Et là aussi, on ne peut pas dire qu’elle ait été précédée d’un débat sérieux sur l’opportunité ou pas d’intervenir en Libye. C’est à partir de cela que l’ensemble de la situation au Sahel s’est dégradée. Donc, oui au débat sous toutes ses formes.

 

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Est-ce qu’une refondation des relations de la France avec le Sahel, et au-delà avec l’Afrique, est possible sans que les comptes de la Françafrique, de la période coloniale, ne soient soldés ?

Je suis depuis longtemps partisan de la nécessité de revoir ce passé et de solder effectivement ces comptes. Les comptes de la colonisation déjà n’ont pas été réglés, ceux de la Françafrique non plus. Oui, il faut effectivement un bilan de cette époque et des nombreuses erreurs et aussi crimes que la France a pu connaître dans toute cette période. Revenir sur ce passé de façon sérieuse, sereine et exigeante, ça me semble absolument nécessaire. On en a parlé pour l’Algérie, mais c’est aussi vrai pour les relations avec les pays francophones d’Afrique. Absolument, c’est indispensable.

 

Au point où on en est aujourd’hui, est-ce que ce changement de la politique française au Sahel ne risque pas d’arriver trop tard ? 

Mieux vaut tard que jamais ! On peut toujours regretter que cette réorientation ne soit pas intervenue plus tôt. Si elle intervient maintenant, c’est important. Je voudrais souligner une chose ; parmi cette réorientation, un des éléments les plus importants, c’est d’en finir avec cette condescendance, ce dédain et cette morgue qu’ont souvent les dirigeants français quels qu’ils soient et qu’ils ont eus dans le passé, qu’ils ont encore maintenant par rapport à l’Afrique. La France du fait justement de son passé colonial peut avoir un profil beaucoup plus bas et faire attention aux propos qu’elle émet et aux jugements qu’elle porte ».

 

rfi.fr

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