MALI : ce que l’on sait de l’imbroglio autour des soldats ivoiriens arrêtés

Une semaine après l’arrestation de 49 soldats ivoiriens que la junte au pouvoir a qualifié de « mercenaires », Jeune Afrique fait le point sur cette crise diplomatique qui oppose les deux capitales ouest-africaines.

 

Ces dernières semaines, les relations entre le président ivoirien Alassane Ouattara et son homologue malien Assimi Goïta s’étaient un peu réchauffées. Le premier s’est d’ailleurs rangé du côté des pays favorables à la levée des sanctions contre Bamako lors des derniers sommets de la Cedeao. Mais, dimanche 10 juillet, l’arrestation de 49 soldats ivoiriens à l’aéroport Modibo Keita de Bamako a de nouveau jeté un froid entre les deux nations. Près de dix jours plus tard, alors que ces militaires sont toujours détenus à l’école de la gendarmerie de Bamako et qu’une enquête judiciaire a été ouverte par le Procureur général près la Cour d’appel de Bamako ce mardi, Jeune Afrique revient sur ce dossier brûlant.

 

Flou autour de la mission des soldats

 

Deux appareils de la compagnie privée SAS (Sahel Aviation Service) ont atterri sur le tarmac de l’aéroport international Modibo Keïta, dimanche 10 juillet. Le premier avion transportait de l’équipement militaire, le second a fait débarquer 49 soldats ivoiriens. Il s’agit du 8e détachement du National Support Element (NSE), conduit par le lieutenant Adam Sanni Kouassi des Forces spéciales ivoiriennes. Selon la version officielle communiquée par Abidjan, ces soldats ivoiriens se sont rendus à Bamako pour relever une autre section ivoirienne chargée d’appuyer le contingent allemand de la Minusma – la mission onusienne de maintien de la paix au Mali – et de sécuriser certains sites logistiques. Ce ne serait donc pas la première fois que des militaires ivoiriens se rendent au Mali dans le cadre de cette mission. Mais après l’arrestation des soldats, les autorités allemandes ont affirmé qu’il n’y avait aucun contrat ou accord bilatéral entre les Allemands et les Ivoiriens, confie à JA un diplomate basé au Mali. « Le détachement ivoirien protège le camp de Sénou (situé à l’aéroport) sur lequel se trouve effectivement un contingent allemand mais pas seulement, il y a aussi des Belges, des Espagnols, etc. », précise notre source. Alors qui a mandaté ces soldats et dans quel but ?

 

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Au lendemain des arrestations, Olivier Salgado, le porte-parole de la Minusma, a affirmé sur son compte Twitter que les soldats interpellés n’étaient pas comptabilisés dans les effectifs de la Minusma. Selon lui, « ils sont déployés depuis plusieurs années au Mali dans le cadre d’un appui logistique pour le compte de l’un des contingents de la Mission ». Cet appui concerne notamment la sécurisation de certains sites où se trouvent les Allemands. Embarrassée par l’affaire, la mission onusienne a depuis mis fin à toute communication, préférant que cette crise soit gérée depuis le siège de l’organisation des Nations unies (ONU), à New York. Mais à New York aussi, c’est le cafouillage. Alors qu’il confirme dans un premier temps que les soldats ivoiriens sont des NSE déployés en appui aux Casques bleus, Fahran Faq, porte-parole de l’ONU, revient sur ses propos. « Les troupes ivoiriennes n’appartiennent pas à la Minusma. Une requête de la Côte d’Ivoire pour déployer des éléments nationaux de soutien a été approuvée en 2019. Cependant, aucune troupe n’a été déployée sous cette convention depuis ce moment-là », assure-t-il à la presse deux jours après sa première déclaration.

Malgré tous les démentis, les autorités ivoiriennes ont maintenu leur première version. « Il est important de relever à cet effet, que tous les prédécesseurs [des soldats ivoiriens] ont toujours bénéficié du badge UN qui atteste de leur présence officielle et des décorations de l’ONU au terme de leur mission. Comme les éléments de la section descendante ont été décorés, le 10 juin dernier, sur leur base à l’aéroport par le commandant de la Force de la Minusma », a martelé l’état-major ivoirien au cours d’un point presse.

 

Que reproche Assimi Goita aux soldats ivoiriens arrêtés à Bamako ?

 

À son arrivée sur le territoire malien, le détachement ivoirien a d’abord été accusé par les autorités d’être composé de mercenaires venus renverser le pouvoir en place. Pour étayer ses propos, Koulouba a affirmé dans son communiqué que les individus mis aux arrêts n’étaient pas des militaires. Ces soldats qui se sont présentés à la police aux frontières sans ordre de mission ont été contrôlés à deux reprises. D’abord à l’intérieur de l’aéroport puis dans dans les locaux de SAS, attenante à l’aéroport. Les deux avions privés ont-ils obtenu l’autorisation d’atterrir à Bamako ? Si le flou demeure, plusieurs sources concordantes assurent que l’Allemagne en a bien fait la demande à la Minusma. Selon nos informations, Berlin a sollicité la Minusma pour obtenir un plan de vol régulier, afin de permettre un transport de troupes – parmi lesquels figuraient les 49 soldats et l’équipement militaire. Cette requête faisait partie d’une liste de vols, qui tous ont été validés par la mission onusienne.

 

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Comment Alassane Ouattara gère-t-il la crise ? Mardi 12 juillet, le président ivoirien a tenu une réunion extraordinaire du Conseil national de sécurité (CNS), consacré à la question. Le vice-président, Tiémoko Meyliet Koné, le Premier ministre, Patrick Achi, le ministre de la Sécurité, Vagondo Diomandé et le chef d’état-major de l’armée ivoirienne, Lassina Doumbia, étaient notamment présents. À l’issue de la réunion, la Côte d’Ivoire a demandé « aux autorités maliennes de libérer, sans délai, les militaires ivoiriens injustement arrêtés ». Selon nos informations, le président ivoirien estime qu’il revenait d’abord à la Minusma et à l’Allemagne de clarifier la situation des militaires ivoiriens.

 

« Même s’il y a eu une erreur administrative, un tel couac n’aurait pas dû provoquer un tel incident diplomatique »

 

Le chef de l’État a également échangé avec ses homologues Bissau guinéen, Umaru  Sissoco Embalo, et togolais, Faure Gnassingbé. Le premier est le nouveau président de la conférence des chefs d’État de la Cedeao. Le second est proche d’Assimi Goïta qui l’a unilatéralement chargé de mener une médiation internationale. De son côté, Téné Birahima Ouattara, ministre de la Défense, a dès le début de la crise demandé des explications au directeur de cabinet d’Assimi Goïta. Mésentente entre la Minusma et la junte En toile de fond de cette crise, se cache les tensions qui opposent ces derniers mois la Minusma et la junte au pouvoir. « Même s’il y a eu une erreur administrative, un tel couac n’aurait pas dû provoquer un tel incident diplomatique », observe un spécialiste des questions de sécurités à Bamako. Selon un gradé malien, le prolongement du mandat de la Minusma à l’ONU – le 30 juin dernier – n’a pas été apprécié par les autorités de transition et cette affaire pourrait être un moyen « de montrer les muscles ». Même constat à Paris. Selon un haut responsable français, il ne fait pas de doute que les Maliens exploitent l’affaire pour régler leurs comptes. « La junte détricote une à une les différentes briques qui structuraient la coopération internationale au Mali. Après la force militaire européenne Takuba et l’opération française Barkhane, ils s’attaquent maintenant à la Minusma pour continuer leur tête à tête avec Wagner à l’abri des regards extérieurs. »

 

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Médiation togolaise Dans un communiqué conjoint publié le lundi 18 juillet, la junte malienne a appelé à une médiation du Togo pour « un dénouement heureux » de la crise qui oppose Abidjan et Bamako. Cette demande fait suite à une visite du chef de la diplomatie togolaise Robert Dussey – réputé venir régulièrement à Bamako – qui a été reçu en audience par son homologue Abdoulaye Diop et le président de la transition Assimi Goïta, lundi 18 juillet. Ce mardi, il était à Abidjan. « Le Togo n’a pas vocation à prendre parti pour l’un des deux camps. Notre objectif est d’apaiser les relations entre les deux pays en obtenant la libération des 49 soldats arrêtés », nous a confié un responsable togolais.

 

Jeune Afrique

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