CÔTE D’IVOIRE : Tidjane Thiam, prêt pour l’arène politique ? Certains le croient fermement, l’analyse de Jeune Afrique


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S’alignera ou ne s’alignera pas…le suspens reste entier malgré le retour au pays du banquier franco-ivoirien, en août dernier, après plus de deux décennies d’absence.  Un retour qui avait été très suivi. Aujourd’hui certains le poussent  à se lancer dans la course à la présidentielle de 2025. Une analyse de Jeune Afrique dans sa livraison du 10 novembre 2022. 

 

« Comment ne pas être fier, en Côte d’Ivoire, de la réussite de Tidjane Thiam ? C’est l’un des plus gros financiers de la planète et cette compétence doit servir son pays », lance, comme une évidence, Patrice Kanté Koffi. En novembre 2021, ce membre du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) a créé La renaissance du bélier, un mouvement de soutien à Tidjane Thiam qui appelle ouvertement l’ancien patron du Crédit Suisse à participer à la présidentielle de 2025. Attablé dans un café du quartier d’Angré, à Abidjan, en cette  fin octobre, il se verse du thé avant de continuer : « C’est le bon moment. Tidjane est capable de réunir beaucoup de gens par-delà les clivages partisans. Même s’il n’a rien dit encore, nous, membres du PDCI, travaillons en ce sens. »

Patrice Kanté Koffi vante sans se faire prier le parcours de l’homme, sa rigueur, ses réalisations lorsqu’il était ministre d’Henri Konan Bédié au milieu des années 1990… Ces dernières années ont ainsi vu fleurir plusieurs groupes de soutien au patron, comme Tous en action pour Tidjane Thiam et Les amis de Tidjane Thiam. Tidjane Thiam, alors à la tête du Crédit suisse, le 28 avril 2017 à Zurich. Enfant de l’élite, grand sportif, amateur de basketball, celui qui a fêté ses 60 ans le 29 juillet peut compter sur plusieurs atouts pour séduire une jeunesse en quête de modèles. Fils d’Amadou Thiam, un journaliste né en 1923 à Dakar, alors capitale de l’Afrique occidentale française, et de Mariétou Sow, une nièce de l’ancien président Félix Houphouët-Boigny, Tidjane Thiam est un enfant de l’élite ivoirienne. Après l’indépendance, le père Thiam, qui était français, est naturalisé par Houphouët et devient ministre de l’Information. Avec sa femme, ils ont sept enfants et nomment le benjamin, Tidjane. Au fil des années, Houphouët présente ses petits neveux comme des exemples de réussite. Il les emmène en vacances dans sa ville, Yamoussoukro, dont il a fait la capitale, et où il fait aménager une maison pour sa nièce. Des souvenirs heureux pour les Thiam.

 

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Mais dans les années 1960, éclate l’affaire des « faux complots ». Amadou Thiam fait partie des personnalités dans le viseur des autorités. Il est finalement blanchi mais envoyé au Maroc, en 1966 pour y devenir ambassadeur de Côte d’Ivoire. Tidjane n’a alors que quatre ans et grandi dans une ambiance studieuse, où les aînés supervisent les révisions de leurs cadets. Abdel-Aziz qui a la charge de l’encadrer se souvient d’un enfant « brillant » et travailleur ». Douze années plus tard, la famille rentre enfin à Abidjan. Tidjane intègre le lycée classique, où il confirme son statut de très bon élève : il rafle tous les prix d’excellence, avant de décrocher son bac en 1980. Il devient le premier Ivoirien à être pris à Polytechnique et accepte, à contrecœur, de s’exprimer à la télévision. Celui qui confie être timide se serait bien passé de cette médiatisation. Durant toutes ses études, sa trajectoire sera celle du « meilleur ». En 1986, il sort major de sa promotion et entre au cabinet McKinsey, l’un des plus prisés au monde. « Je ne suis pas parti de mon plein gré » C’est alors qu’en 1994, Henri Konan Bédié le nomme à la Direction de contrôle des grands travaux (DCGT), devenue Bureau national d’études techniques et de développement (1994-1999), dans un contexte compliqué de dévaluation. Puis, en 1998, on lui propose de devenir ministre du Plan (1998-1999). Thiam songe d’abord à refuser, avant de céder après des conciliabules avec ses frères. Sa condition : rester patron de la DCGT. Il s’y entoure d’une équipe de jeunes pluridisciplinaires et lance de grands chantiers qui aujourd’hui encore structurent l’économie ivoirienne : « les douze travaux de l’éléphant », parmi lesquels l’aéroport d’Abidjan, l’extension du port de la capitale économique, la centrale d’Azito, etc. « Il réussissait à détecter le potentiel de ses collaborateurs et à l’utiliser. Il savait également les mettre en confiance afin qu’ils s’expriment », se souvient Marcel Ezoua, l’un de ses conseillers de l’époque. L’aventure prend fin en 1999, quelques mois après le coup d’État qui renverse Henri Konan Bédié. Tidjane Thiam décide alors de quitter le pays. Il n’y reviendra que vingt-deux ans plus tard

 

« Je ne suis pas parti de Côte d’Ivoire de mon plein gré, avait-il confié à Jeune Afrique en juin dernier. Le 24 décembre 1999, lorsque Henri Konan Bédié a été renversé, j’étais ministre. À l’époque, j’ai dit que j’étais totalement opposé à ce putsch. On ne peut pas prendre les armes à chaque fois qu’un président ne nous convient pas, sinon le pays ne fait que reculer. Ce discours n’était pas facile à tenir, car une partie de la population se réjouissait de ce coup d’État [du général Gueï], mais c’est ainsi : je suis résolument contre tous les renversements de régime, sans exception. » Ce départ marque le début de nombreuses années de Tidjane Thiam dans le secteur privé. Un retour chez McKinsey en France d’abord, puis chez Aviva, et enfin Prudential, qu’il dirige durant six ans. En prenant la tête de l’assureur, il devient le premier patron noir d’une entreprise du FTSE 100, et par là même une fierté pour son pays

En 2015, il franchit une étape supplémentaire en prenant les commandes du Crédit Suisse, qu’il quitte en 2020, poussé au départ à cause d’une affaire de filatures internes. Patron écouté, à l’expertise reconnue, il n’hésite pas à prendre position publiquement, dénonçant régulièrement le plafond de verre et le racisme dont les Noirs sont victimes, même au plus haut niveau. Désormais, il préside le conseil d’administration du Rwanda Finance Committed, une agence gouvernementale rwandaise. Il a aussi été nommé en 2020 envoyé spécial de l’Union africaine pour mobiliser des ressources afin de permettre au continent de relancer son économie après la pandémie de Covid-19.

Rassembleur, Qu’envisage désormais Tidjane Thiam ?

Pour l’heure, il refuse de commenter les ambitions présidentielles qui lui sont prêtées. « Il y a mille manières de contribuer à la société », avait-il répondu lorsque Jeune Afrique l’avait interviewé, en juin dernier. C’était peu avant son séjour en Côte d’Ivoire qui, légèrement reporté, a finalement eu lieu début août. Pour la première fois depuis 1999, Tidjane Thiam a foulé le sol de Yamoussoukro, la terre de sa famille que son frère, Augustin, dirige en tant que gouverneur. Les chefs traditionnels baoulés lui ont souhaité la bienvenue dans la résidence de son grand-oncle, l’ancien président Félix Houphouët-Boigny. C’est aussi là, devant le caveau familial, qu’il s’est incliné face à la tombe de sa mère, Mariétou Sow. Thiam a également rencontré ses anciens camarades du lycée classique d’Abidjan, de la seconde à la terminale, dont le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Adama Diawara. Tidjane Thiam travaille son image de « rassembleur », et revendique la volonté de parler avec tous les camps politiques du pays. « J’ai toujours eu les mêmes convictions », assure-t-il. Lors de son séjour, il a ainsi rencontré Alassane Ouattara dans sa résidence de La Riviera. Les liens avec le président se sont raffermis ces derniers mois, mais il a aussi vu les deux anciens chefs d’État devenus opposants, Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié.

 

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Avec Laurent Gbagbo, Tidjane Thiam a toujours entretenu de bonnes relations, nouées à l’époque où il était membre du gouvernement. « Lorsque j’étais ministre, j’ai organisé une journée de dialogue avec le Front populaire ivoirien [FPI, alors dirigé par Gbagbo] et la fondation Friedrich Ebert [fondation sociale-démocrate allemande]. Gbagbo et ses équipes avaient beaucoup apprécié », se rappelle-t-il. Mais c’est d’Henri Konan Bédié, qu’il surnomme « mon père », que Thiam se sent naturellement le plus proche. Lorsque Bédié était président, des rumeurs disaient même qu’il voulait faire du jeune Tidjane son Premier ministre. Aujourd’hui encore, ils échangent régulièrement. « Je n’ai jamais quitté le PDCI-RDA. De chaque côté de ma famille, on trouve le PDCI. On connaît bien l’histoire du président Houphouët, mais on connaît moins celle de mon grand-père maternel, qui est l’un des signataires de l’acte fondateur du PDCI à la Croix du Sud. Nous sommes une famille PDCI et nous restons PDCI », a-t-il déclaré à Daoukro. Une façon de faire taire les rumeurs nées du léger report de son retour en Côte d’Ivoire. Ce dernier avait été justifié par des problèmes de sécurité dus à la présence d’Henri Konan Bédié non loin de la résidence occupée par Tidjane Thiam, ce qui avait suscité des questionnements sur une éventuelle brouille entre les deux hommes

Présidentiable ?

Indispensable, le soutien de Bédié est un préalable pour assouvir une quelconque ambition au PDCI. Car si Thiam peut compter sur quelques soutiens, dont celui de son frère et ancien ministre Abdel-Aziz, il risque aussi de faire face à des rivaux. Certains cadres, qui rongent leur frein depuis de longues années, verraient d’un mauvais œil une trop belle promotion du banquier franco-suisse.

Certains ne se font d’ailleurs par prier pour souligner que la nomination de Thiam comme vice-président du parti, présentée comme acquise, n’est toujours pas actée. La faute à un problème interne, assurent certaines sources, alors que la formation doit faire le ménage au sein de son bureau politique. Celui-ci recense en effet plus d’un millier de membres, alors qu’ils ne devraient être que 400. Mais Bédié ne semble pas vouloir accélérer les choses… Tidjane Thiam n’a pas que des atouts. Si nul ne conteste sa stature de dirigeant sérieux et performant, ses années passées à l’étranger ont fait de lui un homme loin du terrain et du quotidien des Ivoiriens. Jamais il n’a été en campagne, jamais il n’a été élu. « On le compare souvent à Ouattara à cause de son parcours à l’international. Mais les deux hommes et leurs deux trajectoires n’ont rien à voir. Un an après sa création, en 1994, le Rassemblement des républicains remportait des villes importantes aux élections municipales de 1995. Ouattara comptait déjà des soutiens très importants sur la scène politique à l’époque. Des maires, des députés, étaient avec lui. Aujourd’hui, Tidjane Thiam a des fans sur les réseaux sociaux, mais cela ne fait pas des voix », ironise un poids lourd du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP). S’assurer la loyauté d’un parti, arpenter les quatre coins du pays, avoir un réseau local… S’il veut être un homme providentiel, Tidjane Thiam doit encore se créer une place au sein du jeu politique ivoirien.

 

Jeune Afrique

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