CÔTE D’IVOIRE : entre Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé, l’heure du divorce a-t-elle sonné ?

Compagnons politiques et de détention, les deux hommes ont tout pour être liés. Mais depuis leur libération et leurs retours respectifs en Côte d’Ivoire, ils semblent plus éloignés que jamais

 

Le match– sur le papier, Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé ont tout pour être intimement liés. Le « père », comme le surnomme Blé Goudé, et son héritier font partie du même camp politique. Lorsque le premier était au pouvoir, le second mobilisait la base. C’est ensemble qu’ils ont chuté, ensemble qu’ils se sont retrouvés inculpés pour crimes contre l’humanité devant la Cour pénale internationale (CPI), ensemble qu’ils ont été acquittés en mars 2021. Ces années d’épreuves, passées dans la promiscuité du pénitencier de Scheveningen, ont de quoi lier à jamais.

 

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Mais la réalité semble un peu plus compliquée. Une guerre froide oppose les entourages des deux hommes politiques, dans un contexte de recomposition de la gauche ivoirienne. Le 26 novembre dernier en a été la parfaite illustration. Pour les partisans de Blé Goudé, c’était un grand jour : enfin, leur leader rentrait au pays. À Yopougon, cette commune d’Abidjan réputée pro-Gbagbo, deux alliés du Cojep – le parti de Blé – étaient venus célébrer l’évènement : le président du Front populaire ivoirien (FPI), Pascal Affi N’Guessan, et l’ancienne Première dame, à la tête de Mouvement des générations capables (MGC), Simone Gbagbo. Ces dernières années, l’ancienne Première dame et Blé Goudé se sont rapprochés. « Ils ont des valeurs et des principes en commun, explique Patrice Saraka, secrétaire général du Cojep et ancien médecin personnel de Blé Goudé. Leur rapprochement était naturel. Blé l’a toujours considérée comme sa mère et l’a soutenue. Aujourd’hui, le MGC est un allié naturel du Cojep. » De son côté, Affi N’Guessan lui a rendu visite alors qu’il était encore aux Pays-Bas, après sa libération. C’est également son parti qui a porté sa voix lors du dialogue politique.

 

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Mais à Yopougon, ce 26 novembre, Laurent Gbagbo n’était pas là. Son parti était représenté par une délégation de cinq personnes, conduite par Mangoné Bi Patrick, secrétaire général adjoint et président du Congrès de la jeunesse. Une façon polie mais minimaliste de répondre à l’invitation du Cojep ? Même le secrétaire général du PPA-CI, Damana Pickass, pourtant un ancien compagnon proche de Blé Goudé à la Fédération estudiantine de Côte d’Ivoire (Fesci), était absent. Intermédiaires La politique a-t-elle finalement eu raison des bonnes relations entre Gbagbo et Blé Goudé ? En privé, on disait l’ancien président soulagé du retour de Blé Goudé. Mais il faudra attendre deux semaines pour qu’il adresse publiquement un message, le 10 décembre, lors d’une visite à Adzopé, à l’endroit de celui qu’il a nommé ministre en 2010. « J’ai appris une bonne nouvelle. Charles Blé Goudé, qui était en prison avec moi est rentré. […] C’est une très bonne chose. C’est un chapitre qui est clos », a-t-il déclaré. Pour l’heure, Laurent Gbagbo n’a donné aucune réponse à la demande d’audience formulée par Blé Goudé. Si la communication n’est pas rompue entre les deux hommes, elle est désormais plus « difficile », confie un proche de Blé Goudé. « Lorsqu’il a obtenu son passeport, il a personnellement appelé Laurent Gbagbo avant que l’information ne soit rendue publique. Il en a été de même lorsque la date de son retour a été fixée, explique un cadre du Cojep. Mais il faut dire que lorsqu’on appelle Laurent Gbagbo sur son numéro, ce n’est plus lui qui décroche directement. C’est peut-être ce qui explique la difficulté de lui parler depuis l’annonce du retour de Blé Goudé ». Selon les informations de Jeune Afrique, plusieurs cadres du parti même de Gbagbo se plaignent également de devoir passer par Nady Bamba, sa compagne, pour accéder au président

 

‘’Tous ceux qui étaient à l’extérieur du pays ont pris contact et négocié pour faciliter leur retour. Peut-on en conclure qu’ils sont tous des traîtres ?’’

 

Dans les rangs du PPA-CI, le « cas » Blé Goudé dérange. Sa décision de transformer le Cojep en parti en 2015 et son refus de rejoindre le nouveau parti de Gbagbo, en octobre 2021, ont été perçus comme une trahison. Justin Koné Katinan, porte-parole du PPA-CI, avait alors expliqué que Blé Goudé était « un adversaire politique ». Ce climat tendu avait été mis en avant par Abidjan pour temporiser les discussions devant mener à son retour. Les autorités disaient craindre pour la sécurité de Blé Goudé à cause de « menaces provenant de ses anciens alliés et de son propre camp ». Les remerciements de Blé Goudé à l’égard des autorités, notamment d’Alassane Ouattara, qui a confié le dossier de son retour à son chef de cabinet, Claude Sahi Soumahoro, agacent également. Ce que ses proches jugent injuste : « C’est une démarche républicaine. Tous ceux qui étaient à l’extérieur du pays ont pris contact et négocié pour faciliter leur retour. Peut-on en conclure qu’ils sont tous des traîtres ? », s’interroge un membre du Cojep.

Concurrents

« Nous sommes certes des concurrents sur le plan politique, mais Blé Goudé n’est pas une préoccupation pour nous, explique un poids lourd du PPA-CI. Lorsque Simone est partie, les gens avaient annoncé une saignée. Ce ne fut pas le cas. » Il tranche : « Nous avons un adversaire costaud qui est le Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP, au pouvoir), auquel nous allons faire face avec notre allié, le PDCI, lors des élections locales d’octobre 2023. » Autre point de tension avec le PPA-CI : l’ambition présidentielle affichée de Blé Goudé, que certains qualifient « d’héritier trop pressé », alors que Laurent Gbagbo ne semble pas prêt à passer la main. Aujourd’hui âgé de 50 ans, Blé Goudé soigne son image et se pose désormais en homme rassembleur, loin du « général de la rue » qu’il était.

 

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Aux critiques, Blé Goudé répond être « reconnaissant » pour tout ce que Gbagbo lui a appris, mais qu’il compte aussi jouer un rôle. « Un héritage politique s’acquiert. Nous ne comptons pas nous comporter comme des héritiers cueilleurs. Tout comme Gbagbo a été leader de sa génération, Blé Goudé fera sa part », glisse Patrick Saraka. « Il a cinq ans de plus que le Laurent Gbagbo de 1990 qui combattait pour le multipartisme. Gbagbo s’est imposé comme le leader naturel de sa génération. Mais il ne peut pas être aussi celui de celle d’Affi, de celle de Blé Goudé, puis de celle d’après », ajoute-t-il. Les élections locales seront un premier vrai test électoral pour leurs deux formations politiques. Dans certaines localités, iront-elles jusqu’à se faire face ? Mais Gbagbo comme Blé Goudé semblent déjà penser plus loin : la présidentielle de 2025. Avec un handicap de taille pour le plus jeune : si Laurent Gbagbo a obtenu une grâce présidentielle en août dernier, Blé Goudé fait quant à lui toujours l’objet d’une condamnation en Côte d’Ivoire à vingt ans de prison, pour « actes de torture, homicides volontaires et viol », et à dix ans d’inéligibilité.

Jeune Afrique

 

 

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